Monday, January 18, 2010

Après la paire de ciseaux à deux pas de l’artère, la lumière.


Dans le bois, un homme habite dans une petite tente avec sa femme. Il se lève. La première chose qu’il fait, c’est démonter sa tente. Il ne peut la laisser là durant le jour.

Il part avec son sac à dos, à la recherche d’une quelconque salle de bain pour se laver, dans un centre commercial ou un dépanneur.

Il se promène, à la conquête d’un peu de change ou il se rend à la soupe populaire pour manger.

Et puis, sa journée commence. Il vend de la drogue. Beaucoup de drogue. Le travail au noir, ça fait suffisamment d’argent pour payer ses consommations personnelles.

Il marche, le pas lourd. La bagarre surgit quand il vend dans un territoire qui n’est pas le sien. Une fois, un homme s’est fait transpercer la gorge au couteau pour cinq dollars. Le crack, ça rend fou.

Le soir, il retourne à son spot. Souvent, il est obligé de s’obstiner avec les polices pour y rester. La plus part du temps, il part à la recherche d’un nouvel endroit pour s’installer. Ce n’est pas toujours évident…

« On peut enlever un gars de la rue, mais pas la rue du gars! », s’exclame Pierre-Éric Ball, un itinérant de l’Outaouais et les environs.

Oui, celui dont je vous parlais plus haut. Celui qui a vécu dans sa tente pendant des lustres.

Il a habité partout au Canada. Il aime voyager. Il vit dans son sac à dos depuis l’âge de 13 ans. Il est papa d’une petite fille. Ça fait déjà 8 ans qu’il ne l’a pas vue. Lui et la mère de sa petite, c’est comme le feu et la gazoline.

« Je consomme depuis l’âge de 11 ans. Le problème est plus ou moins réglé. J’ai eu des ennuis avec mon père adoptif. Il me battait. J'ai vu cet homme battre ma mère à plusieurs reprises. C’est à cause de ça que j’ai commencé à me droguer si jeune », raconte-t-il.

Aujourd’hui, à 43 ans, il désire plus de stabilité dans sa vie. Il a toujours cherché à fuir ses problèmes. Maintenant, il veut leur faire face. Mais être dans la rue, c’est un cercle vicieux. Plus on trempe dedans, plus il est difficile de s’en sortir. C’est bien connu.

« Avant, la rue était une petite famille. Ce n’est plus pareil. Tout le monde se poignarde dans le dos. Là, je suis tanné de me faire trahir. Je suis tanné du stress, de me demander où je vais me laver, où je vais manger, où je vais coucher »

Il travaille maintenant dans un centre d’aide pour sans-abri. Il donne au suivant. Il a eu besoin d’aide pour s’en sortir. Il a suivi plusieurs thérapies. Présentement, il a délaissé sa tente pour un petit bachelor dans le coin de Hull. Sa vie commence à prendre un regain positif, mais pour en arriver là, il a usé plusieurs semelles.

Se réintégrer dans le système social, c’est très long. Les gens le jugent à plusieurs reprises. Les portes se ferment quand il demande de l’aide. Il attend plusieurs mois avant de recevoir son premier chèque de bien-être social. Pierre-Éric Ball consulte même l’Aide juridique pour faire avancer le processus. Il n’a pas assez de ressources. Il se bat constamment avec son goût d’abandon. Son petit diable, qui le supplie retourner dans la rue.

Avant de se trouver un habitat, il fait preuve de patience. Sans téléphone, c'est compliqué d’obtenir le retour d’appels des propriétaires de logements. Il laisse le numéro du centre d’aide le plus près pour que ces derniers puissent le rejoindre.

Chaque fois qu’un propriétaire renvoie l’appel, la conversation s’arrête après quelques secondes. Au moment où le mot Gîte Ami entre dans leurs oreilles, la ligne se ferme.

Les gens généralisent. Ils ne font pas confiance à un homme au passé tordu. C’est frustrant.

« J’en ai vécu pour 3 vies avec toutes mes expériences. Ça m’a appris à quoi ne pas faire dans la vie. Moi, le seul moyen qui me permet d’apprendre, c’est de me péter la gueule! »

Plusieurs balles ont traversé son corps. De nombreux couteaux ont gouté son sang. Une paire de ciseaux a passé à deux doigts de lui percer l’artère. Il a énormément de défauts, un passé terriblement sombre, mais il est tellement débrouillard, et surtout, il a été béni. « J’ai toujours réussi à éviter la prison. Si je m’étais fait pincer pour la moitié de ce que j’ai fait, je ne serais pas ici. Je serais en tôle pour des années lumières… », dit-il en regardant vers le ciel.

« Je crois que ce qui m’a sauvé, c’est d’apprendre à mettre des mots sur mes manques, mes vides, mes peurs. J’ai appris à exprimer mes émotions. Depuis, je me sens mieux et je vois clair », rajoute-t-il le sourire aux lèvres.

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